« J’ai tenté de me suicider » : la tentaculaire arnaque téléphonique a traumatisé des dizaines de personnes âgées
Sept escrocs, à la tête d’une véritable centrale d’appel de l’arnaque, une version perfectionnée du « faux conseiller bancaire » ont tous été condamnés la semaine dernière à Créteil (Val-de-Marne) à des peines allant jusqu’à trois ans de prison ferme. Une escroquerie en « hausse exponentielle », selon le parquet.
« Vous voulez un bonbon? Un vieux, ça a toujours des bonbons.» Huguette, 85 ans, esquisse un sourire avant de reprendre son parcours du combattant. Elle est déjà parvenue péniblement à se lever de son banc dans la salle des pas perdus du tribunal judiciaire de Créteil (Val-de-Marne).
La voilà maintenant qui chancelle en direction de la salle d’audience. « C’est moche de vieillir », commente cette ancienne animatrice de course à pied. Encore deux marches à escalader. Cette fis, ce sont des proches des prévenus qui lui donnent un coup de main.
« Mon père a fait un malaise cardiaque. Il n’a pas supporté ».
Finalement, la vieille dame de Charenton (Val-de-Marne) avance au premier rang, celui des parties civiles. Sur les 66 victimes de la centrale d’appel d’arnaque, seulement quatre, dont Huguette, ont trouvé la force d’assister au procès de ceux qui les ont dépouillées.
« La plupart de ces personnes âgées sont traumatisées par ce qu’elles ont vécu », souffle une avocate. Elles n’ont pas trouvé la force de venir. « Mon père, aveugle et âgé de 91 ans, a fait un malaise cardiaque ce matin », s’excuse Isabelle, autre partie civile, en arrivant en retar ce vendredi matin de Paris (XIXe). « Il n’a pas supporté que je lui raconte l’audience d’hier ».
À la gauche des victimes, dans le box, trois prévenus ben détention. Il y en a aussi deux autres, dont une jeune femme, qui comparaissent libres, un sixième jugé en visioconférence depuis sa prison dans l’est de la France et un septième qui a carrément séché le procès. Ils ont tous été condamnés à des peines allant jusqu’à cinq ans de prison dont deux avec sursis pour leur implication dans cette escroquerie qui ciblait clairement les personnes âgées.
En quoi cela consistait ? C’était tout simplement la version la plus aboutie de l’escroquerie au faux conseiller bancaire. Un délit spécifique qui connait une hausse exponentielle en France depuis environ trois ans, souligne le parquet.
Le principe : un bonimenteur appelle quelqu’un, se fait passer pour un conseiller bancaire (ou un policier), inquiète sa cible en l’informant qu’elle vient de se faire arnaquer, récupère le code confidentiel et envoie un courrier chargé de « détruire la carte ».
Une victime harcelée avec 250 appels en quatre jours… passés depuis une prison
En mars 2023, une habitante de Paris (XVIIe), âgée de 76 ans, reçoit un coup de fil. « Son mari est mort un mois plus tôt, contextualise son avocate ce vendredi. C’était une proie idéale. Au téléphone, l’homme se fait passer pour un haut gradé de la police. Elle a été victime, lui dit-ill, de piratage ».
Habile, il fixe alors un rendez-vous au commissariat. Pas un escroc, donc. Sauf qu’il rappelle un peu plus tard. « Il dit que c’est bien plus grave que prévu. Tout son patrimoine est en péril ». Heureusement, il fait d’elle « sa priorité ». Il place même des gardes en bas de chez elle. Commence alors un « huis clos téléphonique » pendant quatre jours avec « 250 appels et vingt heures de communication ».
Si la victime ne répond pas assez vite, l’escroc – qui, d’après l’accusation, était en prison au moment des faits ose appeler la voisine en se faisant passer pour le fils inquiet pour sa mère. Un fils qu’il discrédite totalement auprès d’elle, évoquant des viols entre frères pendant l’enfant. Le sentiment de toute-puissance du bonimenteur est tel qu’il appelle même l’intéressé en se faisant passer pour un psychiatre afin de savoir s’il nourrissait des soupçons à son endroit.
L’escroc, sur écoute, se vante d’avoir subtilisé « tout l’or, un truc de ouf »
Une assurance qui mettra fin aux quatre jours d’arnaque. Le fils, plus méfiant que sa mère, vérifie et se rend compte de la supercherie. Trop tard, comme souvent. Le faux conseiller lui a subtilisé « tout l’or, un truc de ouf », se vantera-t-il sur écoute. La victime, elle, « ne s’en remet pas, rongée par la culpabilité », souligne son avocate.
« C’est beaucoup de souvenirs qui sont partis », pleure Huguette à la barre racontant une expérience similaire. « Je ne comprends pas qu’on s’en prenne à des personnes âgées ». Et d’évoquer sa « tentative de suicide ». « Avant, j’avais une vie, beaucoup d’amis. J’ai du mal à accepter ce qui s’est passé ».
« Je vais m’adresser à eux », nous avait lancés Martine, des Lilas (Seine-Saint-Denis), avant la reprise de l’audience. « Je voudrais leur parler de leur lâcheté. Et leur dire que c’est aussi un immense gâchis pour eux. » Finalement, elle n’a pas osé.
La centrale tournait « du lundi au samedi » pour 5 000 euros de chiffre d’affaires par jour »
Dans le box, les prévenus battent leur coulpe, jurant qu’on ne les y reprendra plus et ergotant sur le nombre de faits qu’on leur attribue. Sofiane T., le cerveau de la centrale qui tournait « du lundi au samedi » avec un chiffre d’affaire estimé à 5 000 euros par jour, même si aucun préjudice total n’a été établi, s’est défendu d’être le bonimenteur en chef.
Les victimes, il les choisissait sur les pages blanches, vraisemblablement en fonction de leur prénom daté. Autre astuce : il surveillait les « avis Google » des clients des banques. De quoi récupérer des informations pour mettre en confiance les cibles.
Il revient sur son « rêve brisé » de footballeur et sur l’accident de la route dans lequel sont morts deux de ses frères. Il présente aussi ses excuses aux victimes, qui auraient « pu être (sa) grand-mère ». « Il est sincère ? » nous demande en aparté une victime. Sur les écoutes, ce jeune de Fresnes (Val-de-Marne) âgé de 24 ans, 14 mentions au casier judiciaire, déjà en détention pour des faits similaires, était loin de la contrition. « Tout ça, c’est grâce à moi », fanfaronnait-il auprès de sa mère. C’est lui qui a été condamné à la peine la plus lourde.
À l’énoncé du délibéré, Huguette est déçue. Faute de preuve, le tribunal n’a pas pu ordonner le remboursement de ses bijoux. Elle nous jure qu’elle ne se fera plus jamais avoir. Et elle nous offre un dernier bonbon en marchottant jusqu’au métro pour rentrer chez elle.